Quand Paris était antisémite


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Quand Paris était antisémite
Jules Guérin, roi de fort Chabrol


Alors qu’un petit bébé du nom d’Adolf Hitler pousse ses premiers vagissements quelque part sur la frontière austro-germanique, un quadra dynamique, Edouard Drumont, fonde la Ligue nationale antisémitique de France. Nous sommes en 1889 et l’antijudaïsme se porte bien dans notre pays.


Edouard Drumont, auteur du livre à succès La France juive (1886).
Fondateur de l'Antisémitisme. Directeur du journal la Libre Parole.

Si Drumont, l’écrivain, l’auteur à succès du Testament d’un antisémite a survécu dans la mémoire collective nationaliste et a fait l’objet de nombreuses études de la part des historiens, il n’en va pas de même de Jules Guérin, à peu près oublié en cette fin de XX° siècle.
Drumont le journaliste, le polémiste, le théoricien, Guérin, le chef, l’homme d’action, le militant de choc.


Jules Guérin, figure emblématique de la France française.

Jules Guérin nait au coeur du second Empire. Hommage à Eugénie de Montijo, il voit le jour à Madrid en 1860. Mais que l’on ne s’y trompe pas, Guérin est français pure souche, et même de cette sorte de français, aujourd’hui disparue, mais qui ont fait la célébrité de notre pays. Guérin est un Parisien, un gars du Paname populaire, à cheval sur la barrière.
Ses détracteurs le concéderont, Jules Guérin est intelligent. Il pousse ses études jusqu'à l’âge de seize ans, fait exceptionnel pour l’époque. Intelligent mais pas intellectuel. Guérin est un animal plein d’appétit, un mâle portant beau, aimant le sport, de préférence de combat, les femmes, la boisson, les distractions et, bien sûr, l’argent.
Très vite, il faudra beaucoup d’argent à Guérin. Il n’a pas vingt ans qu’il se veut déjà dans les affaires. N’importe lesquelles. Même les moins claires. Guérin n’est pas scrupuleux. Toute sa vie, il accumulera faillites et procès commerciaux. Mais il vivra bien. Sans grand souci matériel. Et vite ! Toute proportion gardée, il y a du Tapie chez Guérin. Mais un Tapie très politiquement incorrect.
Dans ces années 1880 qui voient le triomphe de la bourgeoisie, de la maçonnerie, Guérin, bien que chef d’entreprise, penche très à gauche. Il fréquente les milieux anars, parfois socialistes, qui hantent les quartiers du XIX° arrondissement de la capitale. Très vite, Guérin croise la route d’un homme d’exception, le marquis de Morès. Emporté dans le sillage antisémite, il n’en sortira jamais.


Le marquis de Morès, aristocrate et aventurier.
Armé d'une canne plombée, le marquis de Morès organisait des « youpinades »
dans les rues de Paris avec ses amis bouchers de la Villette.

Le rejet des juifs, 80 000 sur toute la France, est alors chose commune. Pire : c'est même un thème électoral qui attire à lui des centaines de milliers de suffrages. La chambre comptera alors jusqu'à 22 parlementaires proclamés antisémites.
Au milieu des années 90, le courant nationaliste est pourtant au creux de la vague. Le boulangisme est enterré, Drumont en semi-retraite, Morès est mort. Certes, de nombreuses ligues ou partis se disputent les faveurs des français: Ligue de la Patrie Française, Ligue de la Jeunesse Royaliste, Ligue de la Jeunesse Antisémite, blanquistes ... Mais toutes pêchent par un manque d'envergure militante ou un trop grand intellectualisme de leurs chefs. Il y a une place à prendre. Guérin va l'occuper. Il décide de reprendre en main la Ligue antisémitique (qui deviendra en 1899 le Grand Occident de France).


Signe de ralliement à la cause antisémitique, les Antisémites portaient fièrement un bleuet à leur boutonnière.

En complet sommeil, cette création de Drumont n'a plus alors ni argent, ni militants. De l'argent, Guérin a toujours su en trouver. La France ne manque pas alors de grandes fortunes prêtes à financer des «patriotes». Le richissime Boni de Castellane, dandy de la Belle Epoque, mettra la main au chéquier à de nombreuses reprises. Le Duc d'Orléans, lui-même, financera les antisémites. Guérin saura gérer ce trésor de guerre. Dans l'intérêt de la Ligue mais aussi, diront les méchantes langues, à son profit ...
Quoi qu'il en soit, la Ligue reprend vite de la vigueur. Durant l'année 1897 puis 1898, Guérin accumule les meetings. Il parle chaque soir dans un café de Paris. Son verbe est aisé, sa force de conviction puissante. Plus que du lyrisme, il a du bagout et de la gueule. Très vite, les adhésions affluent, 500, puis 4.000. Ils seront 11.000 à Paris à l'apogée du mouvement. Dont 500 bouchers de la Villette, troupe de choc populaire dont un des chefs dira un jour : « Le sang ne nous fait pas peur, c'est notre métier ». Dans les manifs, ces colosses portent des barres de fer gainées de bois qu'ils ont baptisées « cannes antisémites ».
Guérin recrute dans les milieux populaires. La bourgeoisie boude, effrayée par la violence verbale et physique de la Ligue. Car Guérin et ses hommes sont violents, très violents. Le Chef sort toujours armé d'un gourdin, enfoncé dans une poche. Un soir, ce sont des dreyfusards qui parlent trop fort dans un café que Guérin lui même et deux amis rossent. Un autre, ce sont des anarchistes qui sont frappés à coups de poings américains. Un après-midi, c'est au tour d'un commissaire de police trop zélé de se faire hacher place de la Concorde ... Pas de semaine sans bagarre pour les Ligueurs. Pas d'années sans procès pour Guérin.
La Ligue est organisée comme une société secrète. Chaque adhèrent est inscrit sous un numéro qui sera utilisé pour toute correspondance. Ce numéro est gravé sur l'insigne du ligueur. L’insigne est payant. Il doit être rendu, et payé à nouveau, si l'on veut quitter la Ligue. Représentant un bleuet, l'insigne de la Ligue deviendra ensuite une branche de chêne barré d'un épis de blé.
Courant 1898, Guérin peut s'estimer satisfait. Les caisses sont pleines, les effectifs s'accroissent. Mais il lui manque un journal. A l'été, c'est chose faite avec l'hebdomadaire L'Antijuif. Très vite c'est un succès. Plus de 120.000 numéros sont vendus chaque semaine. Des cahiers spéciaux paraissent : bottin des juifs de Paris avec professions et adresses privées, liste des biens détenus par les juifs, etc. Le militantisme accompagne cet effort éditorial. Tracts à coller sur vitrines de magasins juifs, bandeaux à coller sur les affiches de candidats pro-dreyfusard. Campagne publicitaire menée en voiture, méthode d’avant-garde pour l’époque ! Et toujours et encore, meetings, manifs ...
Si le mouvement enregistre des succès électoraux, faisant élire Drumont député d’Alger, Max Régis maire de la même ville, s’il obtient même des élus sur Paris, sa véritable ambition n’est pas de prendre le pouvoir démocratiquement. Comme les autres ligues, les antisémites vivent dans l’espoir du coup de force.
En février 99, Déroulède croit avoir trouvé ce bon général. Las, le comédie tourne court. Le militaire refuse de suivre la Ligue des Patriotes. Quelques centaines de militants sont arrêtés. La République peut rire de ses opposants inorganisés et puérils. Mais si Déroulède et les intellos de la Patrie française ne sont pas hommes d’action, il n’en va pas de même de Guérin. Celui-ci, en association avec d’autres Ligues, tisse sa toile. En juin 1899, 50 cadres issus de divers groupes nationalistes se retrouvent en secret dans Paris. Ils jurent de faire le coup d’Etat. Ensemble. Et de le préparer. Mais 50 c’est beaucoup trop pour que le secret soit gardé. A la même époque, les bolcheviques russes savent que 3 est le nombre maximum pour une cellule révolutionnaire. Au delà, la présence du mouchard et du flic est quasi-assurée. Le préfet de Paris sait tout. Dès juillet, il alerte le Président du Conseil. Ils patientent, accumulent les preuves.
Le 13 août au matin, la police lance un coup de filet. La plupart des lieutenants de Guérin sont interpellés dont nombre de bouchers de la Villette.
Guérin, lui, dort comme chaque nuit au siège national de la Ligue, rue de Chabrol. Un siège qui est une véritable citadelle, avec porte blindée, salle d’armes, dortoirs pour 50 gardes, salle de conférences pour 500 personnes, et espace meeting pouvant accueillir 4.000 spectateurs.
La police demande à Guérin d'obtempérer au mandat d'arrêt et d'ouvrir la porte. Refus de Guérin qui se barricade avec 12 compagnon. C'est le début de fort Chabrol. Le siège durera cinq semaines.
Il y a du Lupin ou du Rocambole chez le Guérin de fort Chabrol. Beaucoup de gloriole parisienne aussi. Du haut de la fenêtre, il apostrophe le peuple de Paris : « Ceux vont mourir te saluent ! ».
Mourir ? La police ne donnera pas l'assaut. Alors mourir de faim, peut-être ... Car les vivres iront s'amenuisant malgré les militants qui au nez et à la barbe des «sergots » approvisionneront Guérin à de multiples reprises.



Le siège devient la grande attraction parisienne de cette fin d'août. Des milliers de badauds viennent les premiers soirs. Des milliers de nationalistes aussi qui attaquent la police à coups de boulons ou qui triquent les contre-manifestants anars. Ces derniers tenteront à plusieurs reprises de « démolir les nationalistes ». Sans succès.
Bien souvent, la police interposée sauvera quelques centaines de jeunes imprudents de la trique des bouchers de la Villette et de leur énorme chef Sarrazin.
Mais le 21 septembre 1899 au matin, e finira la commedia, Jules Guérin se rend alors même que les forces de police se préparaient (enfin) à prendre d'assaut fort Chabrol. Le beau Jules part entre deux gendarmes. Il expliquera plus tard qu'il s'est rendu parce que ses conditions (libération de ses camarades interpellés en août) avaient été acceptées. La gauche narquoise ironisera sur sa lâcheté face à l'épreuve du feu. Quoi qu'il en soit, l'aventure de la ligue s'achève. Début 1900, Guérin est condamné à dix ans d'incarcération. Sur la route de la prison, le chef de la ligue, peu accablé, expliquera à un de ses geôliers à quel point il prend plaisir à tuer un ennemi, à coups de poings ou au pistolet...
Très vite la peine sera commué en bannissement. Rentré en France, Jules Guérin mourra de maladie en 1910. Il avait cinquante ans. En son absence, sans chef charismatique, en proie aux divisions, la Ligue a périclité, végété puis disparu.
Indubitablement, Guérin appartient dans ses idées au XIX° siècle mais dans son style, dans celui de son mouvement, il s'apparente aux mouvements nationalistes allemands de l'entre deux guerre.
Guérin se veut nationaliste et socialiste. Il hait autant les bourgeois que les juifs. Et peut-être davantage les premiers que les seconds. N'a-t-il pas déclaré « Nous voulons empêcher les juifs non pas d'aller à la synagogue, mais de fouiller dans nos poches ... La seule synagogue que nous voulions détruire, c'est la Bourse ! »
Avec l'échec de Guérin, c'est peut-être une chance historique pour la mouvance nationaliste française qui disparaît. La force qui va prendre le relais dans ces années 1900 s'appelle l'Action Française. Sous l'impulsion de Daudet, de Maurras, elle va prendre le chemin borné et étriqué du nationalisme intégralement réactionnaire et royaliste.
Cent ans plus tard, Jules Guérin dort dans le secret d'un cimetière de l'Ile-de-France, loin d'un monde qu'il n'aurait pas aimé et d'une France qu'il n'aurait pas reconnu.
Frédéric Larsen



Ils étaient comme ça : Florilège antisémite du passé.

A la fin du siècle dernier, l'antisémitisme se retrouve aussi bien à droite qu'à gauche. Et même à l'extrême-gauche. L’antisémitisme est alors une forme d'expression de la lutte des classes. On peut lire dans Le Père Peinard, canard anar : « Le youtre ... c'est l'exploiteur par excellence, le mangeur de prolos».
Jules Guesde, marxiste et fondateur du Parti Ouvrier français, déclarera : « La république n'existera qu'au jour où Rotschild sera devant un peloton d'exécution ».
Le chanteur de gauche, Bruant, inscrira à son répertoire une chanson qui aujourd'hui lui ouvrirait toute grande les portes de la Correctionnelle : « Ils sont marioli's, i sont rupins/Ils ont du pognon plein leurs poches/Les youpins.../Comme i sont les rois de la finance/ i’s tripotent avec les anglais/ pour barboter l'or de la France »



A bas les Juifs ! Chant populaire d'Algérie. L'étudiant Max Régis, révolutionnaire anti-juif, sera élu maire d'Alger en 1898.

Renan, pourtant partisan du droit du sol, n'hésitera pas à écrire : «Ce ne peut être sans raison que ce pauvre Israël a passé sa vie de peuple à être massacré. Quand toutes les nations et tous les siècles vous ont persécuté, il faut bien qu'il y ait à cela quelques motifs ».
Signalons pour conclure, que face à cette haine et à ce rejet de l'autre, il se trouvait certains responsables nationalistes pour souhaiter l'intégration des juifs. Ainsi, Jules Lemaitre, chef de la Ligue de la Patrie Française qui reconnaissant «la grande valeur intellectuelle des fils d'Israël » regrettait que ceux ci ne soient pas plus nombreux dans son mouvement.

Un programme-slogan : "La France aux Français !"
La Ligue antisémitique a pour but de « créer une puissante organisation essentiellement française et anitjuive, pour défendre la Patrie contre les ennemis de l’intérieur et de l’extérieur, de protéger le Travail national sans distinction de classes sociales, contre les efforts de la concurrence étrangère, de libérer la Nation du joug des juifs, qui possèdent en France tous les éléments de la production : argent, banque, crédit, chemins de fer, et les principales entreprises industrielles et commerciales, et d’interdire aux juifs l’accès de toutes les fonctions publiques, quelles qu’elles soient, en attendant de leur enlever les droits de citoyens français, dont ils n’ont fait usage que pour asservir le pays ... »


Elu député d'Alger en 1898, Edouard Drumont, est reçu en héros.


L'association mémoire Jules Guérin
Fondée en 1993, l’Association Mémoire Jules Guérin (AMG, BP 220, 92108 Boulogne Billancourt Cedex) oeuvre pour la réhabilitation de ce grand politique français, qui, six semaines durant au cour de l’été 1899, résista aux forces de sécurité de la III° République. L’association se réunit chaque année au cimetière Montmartre à paris pour déposer sur la tombe de Jules Guérin une gerbe de bleuets, fleur des nationalistes français de la fin du XIX° siècle. Le centième anniversaire de Fort Chabrol, en septembre 1999, donnera lieu à une célébration d’un éclat tout particulier.
Une photographie du Fort Chabrol de 1899 sera offerte à tout nouvel adhérent. Rappelons que le signe de ralliement du Grand Occident de France, présidé par Jules Guérin, était les deux poings (« Un dans la gueule des juifs, l’autre dans la gueule des francs-maçons » !), les frères deux-poings entendant faire pièce aux frères trois-points !


Petite chronologie
1860 : naissance de Jules Guérin.
1888 : 1° condamnation devant un tribunal de commerce.
1889 : Drumont fonde la Ligue nationale antisémitique de France.
Janvier 1898 : Guérin devient président de la Ligue antisémitique. Parution du J’accuse de Zola.
Août 1898 : création de l’hebdomadaire L’Antijuif, succès immédiat.
Février 1899 : tentative de coup d’Etat de Déroulède.
Mars 1899 : apogée de la Ligue, 40.000 adhérents en France.
14 août 1899 : début du Fort Chabrol.
21 septembre 1899 : Guérin se rend.
Janvier 1900 : Guérin est condamné à 10 ans de prison.
1910 : mort de Jules Guérin.


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